• François Loiret

Hobbes et la liberté républicaine.



Les auteurs qui se réclament du républicanisme comme Quentin Skinner ont de multiples problèmes avec la pensée politique de Hobbes à laquelle ils opposent ce qu’ils nomment avec emphase la « liberté républicaine » se réclamant d’une tradition remontant à la république romaine voire au-delà car, sans toujours s’en douter, ils mêlent la democratia grecque et la Res publica romaine. Dans L’Empire et le Droit, Clifford Ando a montré les limites et même les erreurs de l’approche républicaniste de Skinner. Il affirme à bon droit :

« Les néo-Romains, mais aussi les républicains civiques ont systématiquement méconnu ou, simplement n’ont pas su reconnaître les dangers inhérents à leurs projets de récupération historique. Selon ma lecture, loin de permettre le rajeunissement émancipateur d’une quelconque conception de la liberté antérieure à Hobbes, les traditions romaines et néo-romaines nous alertent sur la facilité avec laquelle le langage de la loi a pu être utilisé pour masquer la domination impériale » (L’Empire et le Droit, p.175-176).

Faute d’une connaissance suffisamment pertinente des textes romains et notamment de ceux des juristes, Skinner prétend opposer une « liberté républicaine » mythique à la liberté du citoyen conceptualisée par Hobbes sans saisir les faiblesses des auteurs républicains anglais qu’il cite et la force de l’argumentation de Hobbes. Hobbes pouvait prétendre à bon droit que dans l’Etat qu’il conçoit le citoyen, en raison du concept de personne juridique qu’il met en œuvre, pouvait être considéré comme plus libre que le citoyen romain vanté par les républicains anglais du XVIIème et par Skinner. C’est que Hobbes se place sur un plan ontologique qui n’est pas celui de Skinner et des auteurs républicains dans la mesure où il pense l’Etat et non tel régime politique de l’Etat.

Dans sa dédicace du Léviathan, comme le souligne d’ailleurs Skinner dans Hobbes et la conception républicaine de la liberté, Hobbes présente la voie qu’il s’est promis de suivre :

« Sur un chemin qu’investissent d’un côté ceux qui luttent pour une trop grande liberté, et de l’autre ceux qui combattent pour une autorité excessive, il est difficile de passer sain et sauf entre le fer des uns et des autres » p.1.

L’institution de la puissance commune comme puissance absolue ou pouvoir souverain répond à l’impératif d’éviter d’une part une liberté excessive des sujets, d’éviter d’autre part une autorité excessive de ceux qui exercent la puissance dans l’Etat. En d’autres termes, il s’agit de combattre les auteurs républicains qui affirment que seul un régime démocratique constitue un « Etat libre » comme ils disent tout en combattant les auteurs monarchistes qui soutiennent que le monarque tient sa puissance de la conquête en référence à la conquête normande ou de Dieu. Contre les seconds, Hobbes a affirmé que la puissance commune en tout Etat repose sur un contrat entre individus et donc suppose le consentement des individus. Contre les premiers, il développe dans le chapitre XXI du Livre I du Léviathan en quoi consiste la liberté des sujets et soutient qu’elle est aussi grande dans une monarchie que dans une démocratie car elle ne tient en rien au type de régime politique en vigueur. Que l’Etat soit une monarchie, une aristocratie ou une démocratie, les sujets y sont aussi libres car en aucun Etat digne de ce nom la liberté des sujets ne peut consister à résister à la puissance commune, à s’y opposer par la parole et par l’action. D’une manière ouvertement provocatrice et même outrancière, Hobbes répond aux auteurs républicains qui soutenaient que les sujets ont la liberté de résister :

« De nos jours, le mot libertas est inscrit en grandes lettres sur les tourelles de la cité de Lucques : personne néanmoins ne saurait en inférer qu’un particulier y possède une plus grande liberté ou immunité, à l’égard de l’obligation de servir la République, que ce n’est le cas à Constantinople. Qu’une République soit monarchique ou populaire, la liberté y reste la même » Léviathan I XXI, p.227.

Un sujet n’est pas plus libre dans la république de Lucques que dans l’empire ottoman car dans les deux cas il est lié par les lois civiles qui font obstacle à sa liberté. Au sens de Hobbes, l’obligation juridique et la liberté ne sont en rien la même chose, à la différence de Rousseau, il ne soutient en rien que la liberté réside dans l’obéissance aux lois qu’on s’est donné. La liberté est fondamentalement corporelle et elle consiste à ne pas être empêché par un obstacle extérieur de faire ce que l’on désire faire. Les lois civiles établies par la puissance commune sur la base du contrat sont toutes des empêchements extérieurs, elles impliquent que les sujets ne peuvent en rien faire tout ce qu’ils désirent faire sous peine de sanction. En instituant une puissance commune les individus ont autorisé cette puissance commune à établir des lois civiles qui limitent leurs actions légalement acceptables. Qu’il s’agisse d’une démocratie, d’une aristocratie ou d’une monarchie, dans tous les cas, il existe des lois civiles qui limitent la liberté d’agir des individus. Limiter la liberté des individus n’est pas pour autant l’anéantir, c’est pourquoi Hobbes se propose de montrer que l’institution d’une puissance commune comme puissance absolue n’est en rien l’anéantissement de la liberté des individus. Pour le comprendre, il faut revenir sur le but de l’institution de la puissance commune.

La puissance commune qu’est l’Etat a pour but la protection de chacun et la vie heureuse. Il y a donc une obligation première qui pèse sur la puissance commune et les titulaires de son exercice, la protection de chacun. Si les sujets ont des obligations envers la puissance commune, la puissance commune a elle aussi une obligation fondamentale envers les sujets, leur protection. Cela revient à dire que les sujets ne sont obligés envers la puissance commune que si celle-ci les protège, si elle n’est plus en mesure de les protéger, les sujets n’ont plus aucune obligation envers elle :

« L’obligation qu’ont les sujets envers le souverain est réputée durer aussi longtemps, et pas plus, que le pouvoir par lequel celui-ci est apte à les protéger » Léviathan I XXI, p.233.

Protéger signifie assurer à chacun la conservation de sa vie et même la possibilité d’une vie heureuse. Si la puissance commune impose aux sujets des mesures qui vont contre la conservation de leur vie, les sujets ne sont en rien tenu d’obéir, autrement dit, ils sont libres de désobéir. Hobbes recense ainsi plusieurs cas dans lesquels les sujets sont libres au sens où ils n’ont pas à obéir à la puissance commune. Ils peuvent alors opposer leur droit naturel à la puissance commune.

Aucun sujet n’est tenu d’obéir à la puissance commune si elle lui ordonne de se tuer, de se blesser, de s’abstenir de la nourriture ou de médicaments car de tels ordres vont contre le but de l’Etat, la protection des sujets et la conservation de leur vie. Dans de tels cas, le sujet a la liberté de désobéir. Aucun sujet n’est non plus tenu d’accomplir le service militaire, de servir dans l’armée – au contraire de ce qui se passe en Suède à la même époque, et il faut souligner ici que la Suède militarisée était un Etat belliqueux et conquérant- sauf dans le cas où le maintien de l’Etat est en jeu. Le sujet n’est donc tenu de servir dans l’armée que si l’Etat est menacé par un ennemi extérieur, dans les autres cas, il a la liberté de refuser le service militaire puisqu’il ne s’agit en rien de sa protection. Ainsi un sujet n’est en rien tenu de faire le service militaire parce que la puissance commune envisagerait des guerres de conquête. Aucun sujet n’est également tenu d’accepter un service déshonorant, par exemple tuer quelqu’un d’autre. Il a encore ici la liberté de refuser. Mais la liberté des sujets est encore plus étendue car Hobbes affirme qu’aucun sujet n’est tenu d’avouer puisque nul ne peut être obligé à s’accuser soi-même. Tout sujet qu’il soit coupable ou innocent a encore la liberté de défendre sa personne et sa vie et même la liberté de s’évader s’il est pris et emprisonné. En effet, si tout individu est tenu par la loi de nature à conserver sa vie, il en résulte qu’un individu a la liberté de résister si sa vie est en jeu. Par contre aucun sujet n’a la liberté de s’armer pour attaquer les représentants de la puissance commune ou leurs agents. Ces libertés individuelles que tout sujet conserve quelque soit le régime politique tracent en filigrane les contours d’une puissance commune légitime.

Il y a des libertés que les sujets conservent en tout Etat parce qu’elles en sont en rien incompatibles avec le but premier de l’Etat, la protection de chacun. Un Etat qui les mettrait en cause manquerait ce but premier. Pour le reste, précise Hobbes, en tout Etat, les sujets sont libres dans tout ce que les lois ne les empêchent pas de faire :

« La liberté des sujets ne réside par conséquent que dans les choses qu’en réglementant leurs actions le souverain a passées sous silence, par exemple la liberté d’acheter, de vendre, et de conclure d’autres contrats les uns avec les autres ; de choisir leur résidence, leur genre de nourriture, leur métier, d’éduquer leurs enfants comme ils le jugent convenable et ainsi de suite » Léviathan I XXI, p.224.

Contre les auteurs républicains, Hobbes soutient ici que les sujets peuvent être plus libres dans une monarchie que dans une démocratie s’ils sont moins empêchés de faire dans une monarchie que dans une démocratie. La liberté des sujets ne tient pas au régime politique, elle tient à la latitude des lois civiles. Plus les lois civiles empêchent, moins les sujets sont libres, moins elles empêchent, plus ils sont libres. Pour Hobbes, les sujets sont plus libres sous la monarchie anglaise que sous la « République guerrière » que fut Sparte vantée par l’auteur républicain Algernon Sidney (1623-1683) dans ses Discourses concerning gouvernment, ils y ont la liberté de contracter, la liberté de faire le métier qui leur plait, la liberté d’éduquer leurs enfants, toutes choses inexistantes à Sparte. Ces libertés sont protégées par la puissance commune comme puissance absolue ou pouvoir souverain. Les sujets sont même plus libre dans l’Etat ainsi conçu que dans la Res publica romaine car ils ont tous la personnalité juridique, ce que ne relève pas Skinner, alors que comme le montre Clifford Ando, il n’en était rien à Rome :« Dans le droit romain, la norme était de refuser la personnalité juridique au plus grand nombre possible de citoyens en les subordonnant à la seule personnalité de leur plus vieil ascendant mâle » (L’Empire et le Droit, p.193), ce qui est dépourvu de sens de Hobbes. L’antienne de Skinner selon laquelle un citoyen libre est quelqu’un qui n’est pas soumis à la volonté de personne d’autre ne trouve en rien sa confirmation dans les institutions romaines comme le relève encore Clifford Ando car d’abord tous les citoyens romains n’étaient pas sui iuris, au contraire de ce que laisse entendre Skinner, et la norme était à Rome que la majorité des citoyens étaient soumis à la volonté de quelqu’un d’autre et d’abord à la volonté du pater familias. La Rome antique n’était donc en rien « l’Etat libre » que les républicains anglais du XVIIème opposaient à la monarchie. Hobbes peut donc opposer à bon droit aux auteurs républicains que dans tout Etat, quelque soit le régime, les citoyens sont soumis à une volonté, sauf qu’il ne s’agit plus cette fois de la volonté d’un pater familias, ni même de la volonté de l’empereur, puisqu’il s’agit de la volonté qui caractérise la puissance commune comme puissance absolue et cette volonté est celle d’une personne commune ou artificielle qui garantit à tous les citoyens leur personnalité juridique puisqu’elle n’est pas concevable sans cette personnalité juridique. En effet, la puissance commune ne se constitue que par un transfert d’autorité qui suppose la personnalité juridique de tout citoyen. Au sens de Hobbes, une expression comme « Etat libre » assimilée par les républicains anglais au gouvernement populaire est vide de sens. Tout Etat, quel que soit son régime, est libre, car la liberté d’un Etat ne signifie que sa situation vis-à-vis des autres Etats : est libre un Etat qui n’est pas assujetti à un autre Etat. La liberté de l’Etat n’a rien à voir avec celle des particuliers et la liberté des particuliers n’est en rien fonction du régime politique, elle est fonction des lois civiles. On peut donc dire que les républicains anglais du XVIIème comme les républicains actuels demeurent au fond tributaires d’une compréhension activiste de la politique qui trouve sa source dans la Grèce antique, compréhension qui n’est en rien celle d’un penseur de l’Etat comme Hobbes. Skinner en partisan du républicanisme défend au fond une conception militante de la citoyenneté dont il ne saisit pas, à la différence de penseurs de premier plan comme Hobbes et Montesquieu qu’elle est indissociable d’une compréhension belliqueuse de la chose politique et c’est cette compréhension belliqueuse qui se manifeste par excellence chez Algernon Sidney. Le républicanisme sans s’en rendre compte conçoit le citoyen comme un hoplite, mais l’Etat tel qu’il se dresse dans le Léviathan n’a que faire des hoplites. C’est pourquoi, comme le relevait finement Montesquieu, le républicanisme a toujours besoin d’un ennemi et s’en crée un s’il le faut.

François Loiret, tous droits réservés.

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