• François Loiret

Extensio, spatium locus selon Descartes.







Dans Du monde clos à l’univers infini, poursuivant une lecture des Principes de la philosophie de Descartes, Alexandre Koyré soutient à juste titre : « Matière et espace sont choses identiques et ne peuvent être distingués que par abstraction » (p.130). Là où le bât blesse, c’est lorsqu’il écrit dans la page suivante : « La seconde conséquence de l’identification de l’étendue et de la matière consiste dans le rejet non seulement de la finitude et de la limitation de l’espace, mais aussi de celle du monde matériel et réel » (p.131). D’une part, Descartes identifierait espace et matière, ce qu’il fait effectivement dans les Principes, d’autre part, il identifierait étendue et matière, ce qu’il ne fait pas du tout dans les Principes. Koyré lit Descartes comme Locke : pour lui, extensio et spatium sont le même. Or ce n’est pas du tout ce que soutient Descartes dans les Principes de la philosophie.


Relisons donc attentivement le début du Livre II des Principes de la philosophie. Le § 4 dit explicitement :


« Quod agentes, percipiemus naturam materia, sive corporis in universum spectati, non consista in eo quod sit dura, vel ponderosa, vel colorata, vel alio aliquo modo sensus afficiens : sed tantum in eo quod si res extensa in longum, latum, et profundum » (AT, VIII, p.42).


Il est question ici de la nature de la matière et cette nature de la matière ne consiste ni dans la dureté, ni dans la pesanteur, ni dans la coloration, elle consiste dans l’extensio. L’extensio est la réponse à la question de la natura de la matière ou du corps « pris en général ». Quel est l’être de la matière ou du corps tel qu’il nous est connu clairement et distinctement ? La réponse est : extensio. La question qui se pose alors est la suivante : Descartes dit-il quelque part que le spatium est la natura de la matière ou du corps ? Il faut répondre par la négative. C’est seulement à partir du § 10 que Descartes parle de spatium. En quels termes en parle-t-il ? Le § 10 déclare :


« Revera enim extensio in longum, latum et profondum, quae spatium constituit, eadem plane est cum illa quae constituit corpus » (p.45).


Que pour Descartes extensio ne soit en rien équivalent à spatium est clairement indiqué ici : l’extensio n’est pas le spatium, elle est ce qui constitue le spatium comme spatium, et cette extensio qui constitue le spatium comme spatium est la même que celle qui constitue le corpus comme corpus. Autrement dit, l’étendue n’est pas l’espace. De même que l’étendue n’est pas le corps, mais la natura du corps, l’étendue n’est pas l’espace, mais la natura de l’espace et c’est ce que dit explicitement le § 11 :


« Et quidem facile agnocemus, eandem esse extensionem, quae naturam corporis et naturam spatii constituit, nec magis haec duo a se mutuo differe, quam natura generis aut speciei differt a natura individui » (p.46).


On ne peut être plus clair : la même étendue qui est la nature de l’espace, est aussi la nature du corps. Avec l’étendue, nous n’avons pas du tout affaire à l’espace, nous avons affaire à l’être-spatial, à la spatialité et l’être-spatial est à comprendre comme être-étendu. L’être-étendu est l’être de l’espace comme il est l’être des corps. C’est parce que la même étendue est bien la natura du spatium et du corpus sive materia que le corps et l’espace, la matière et l’espace ne constituent pas des substances différentes, mais bien la même substance, la même res. Aussi Descartes soutient-il explicitement dans le § 11 qu’il n’y a pas de différence réelle ou substantielle entre le corps et l’espace : corps et espace ne sont pas des substances différentes. La seule différence entre corpus et spatium est une différence rationnelle, c’est-à-dire non une différence qui est dans la chose, mais une différence qui est dans notre pensée comme le dit le § 12 : «Est autem differentia in modi concipiendi » (p.46). Mais il existe encore une troisième différence qui cette fois-ci n’est que nominale, n’est qu’une différence dans la manière de nommer, entre le spatium et le locus, elle fait l’objet du § 14 :


« Differunt autem nomina loci et spatii, quia locus magis expressit designat situm quam magnitudinem aut figuram, et è contra, magis ad has attendimus, cum loquimur de spatio » (p.47-48).


L’extensio n’est pas le spatium, elle est la natura du spatium. Quant au spatium, il est d’abord réellement identique au corpus sive materia et en ce sens Koyré a raison de dire qu’il y a identité de la matière et de l’espace alors qu’il a tort de dire qu’il y a identité de la matière et de l’étendue. Il est ensuite rationnellement différent du corpus. Il est enfin nominalement différent du locus. A ce dernier niveau le spatium est à comprendre comme grandeur et figure du corps et le locus comme situation du corps. La différence entre locus et spatium nous est donnée par celle qui existe entre être-en-un-lieu et occuper un lieu. Le lieu c’est la situation d’un corps. Cette situation n’est pas dans l’espace, cela n’aurait aucun sens. Tout corps est situé entre d’autres corps et c’est cette situation entre d’autres corps qui constitue son lieu. Avec l’espace, il n’est pas du tout question d’être en un lieu, c’est-à-dire pour un corps d’être situé entre d’autres corps, il est question d’occupation, de remplissement. Dans le Traité du Monde, Descartes déclare que l’étendue est la propriété que la matière a d’occuper de l’espace. Ce qui est étendue, parce qu’il est en son essence étendu occupe nécessairement de l’espace. Dans les Principes de la philosophie, il déclare que tout corps occupe un lieu et occuper un lieu, ce n’est pas y être situé, mais le remplir. Le § 12 déclare à ce propos :


« sublato lapide ex spatio vel loco in quo est, putamus etiam ejus extensionem esse sublatam, utpote quam ut singularem et ab ipso inseparabilem spectamus. Sed interim extensionem loci, in quo erat lapis, remanere arbitramur, eandem esse, quamvis jam ille locus lapidis a ligno, vel aqua, vel aëre, vel alio quovis corpore occupetur, vel etiam vacuus esse credatur : quia ibi consideratur extensio in genere, censeturque eadem esse lapidis, ligno, aqua, aëris, aliorumque corporum, vel etiam ipsius vacui, si quod detur, modo tantum sit ejusdem magnitudinis ac figurae » (p.46-47).


Le § 14 précise : « Cumque dicimus rem esse in hoc loco, nihil aliud intelligimus, quam illam obstinere hunc situm inter alias res ; et cum addimus ipsam implere hoc spatium vel hunc locum, intelligimus praeterea ipsam esse hujus determinatae magnitudinis ac figurae » (p.48).


Occuper un espace ou un lieu, c’est le remplir. Un corps ne remplit un espace ou un lieu qu’en tant qu’il a une grandeur et une forme ou figure déterminée. Descartes peut dire que des corps différents, par exemple de l’eau, de l’air, du bois, remplissent le même espace dans la mesure où leur grandeur et leur figure est la même, si leur grandeur et leur figure ne sont pas la même, ils ne remplissent pas le même espace. On peut soutenir que de l’eau remplit le même espace que du bois si la grandeur et la figure de l’eau sont bien les mêmes que celle du bois. Par contre, si la grandeur et la figure de l’eau étaient différentes de celles du bois qui était là auparavant, on ne pourrait en rien dire que l’eau remplit le même espace que le bois. Le spatium ici, dans sa différence avec le locus, n’est pas déterminé par les corps qui entourent le corps, il est déterminé uniquement par la grandeur et la figure du corps. C’est pourquoi le spatium n’est jamais différent réellement du corpus. Il est toujours en effet grandeur et figure d’un corps. Il n’y a aucune différence réelle entre le corps qui remplit l’espace et l’espace. L’espace n’est pas une substance différente du corps, il n’est pas autre chose que le corps. L’expression « remplir l’espace » (implere spatium) ne signifie pas du tout qu’il y a un espace dépourvu de corps qui serait ensuite occupé par des corps. Elle signifie que l’espace n’est rien d’autre que ce remplissement. L’espace réel qui est l’espace physique est à comprendre comme remplissement matériel ou comme extension matérielle. C’est pourquoi il n’y a d’espace que lorsqu’il y a des corps ou de la matière. Descartes affirme ainsi dans les Entretiens avec Burman que l’espace n’apparait que lorsque le monde apparaît : avant la création du monde, il n’y avait pas d’espace parce qu’il n’y avait rien, il n’y avait aucune matière, aucune substance étendue, il n’y avait donc aucune grandeur et aucune figure puisque seule la matière peut avoir une grandeur et une figure. En raison de cette identité réelle de la matière et de l’espace, il est impossible qu’il puisse y avoir un espace vide, c’est-à-dire un espace sans matière. L’espace est nécessairement plein puisque son extension n’est rien d’autre que celle de la matière. Pourtant, nous différencions l’étendue du corps et l’étendue de l’espace qu’il remplit. Par exemple si un corps est ôté de l’espace qu’il remplit et transporté, son extension est transportée avec lui, mais celle de l’espace rempli ne l’est pas, elle demeure. Descartes explique que cette différenciation est celle de l’étendue particulière et celle de l’étendue générale. Que veut-il dire par « étendue générale » ? Il veut dire que l’espace occupé par un corps déterminé, par exemple une pierre peut être occupé par n’importe quel autre corps, que ce soit de l’eau, du bois, de l’air, mais à condition que le corps qui occupe cet espace ait même grandeur et même figure que celui qui l’occupait auparavant. Ainsi lorsque Descartes parle de l’espace, il s’agit toujours de l’espace d’un corps, de l’espace défini par l’extension d’un corps. Nous distinguons par la pensée les dimensions et la figure du corps du corps lui-même, mais elles ne se différencient en rien réellement du corps lui-même : les dimensions d’un corps ne sont pas une substance autre que le corps, la forme d’un corps n’est pas une substance autre que le corps, c’est pourquoi il n’y a pas de différence réelle entre l’espace et le corps. L’espace d’un corps qui n’est rien d’autre que sa grandeur physique en fait n’est pas à confondre avec le lieu d’un corps. Le lieu d’un corps, c’est sa situation entre les autres corps. Dire qu’un corps change de lieu, c’est dire que sa situation parmi les corps, en relation avec les autres corps, a changé. Le lieu est relatif puisqu’il est défini par les relations des corps avec les corps. Il est tellement relatif, explique Descartes, qu’un même corps peut à la fois être et ne pas être dans le même lieu. La détermination du lieu d’un corps en effet n’est pas du tout donnée par la nature, par les choses elles-mêmes, elle est déterminée par la pensée. Pour le montrer, Descartes prend l’exemple d’un homme debout à la poupe d’un bateau. Si l’on prend comme point fixe le bateau, la situation de l’homme est définie par les relations de son corps avec les parties du bateau. Immobile à la poupe, il ne change pas de lieu, il changerait de lieu s’il se déplaçait sur le bateau. Si l’on prend comme point fixe le rivage que le bateau a quitté, l’homme a beau être immobile sur le bateau, sa situation a changé puisque le bateau en mouvement n’est plus dans les mêmes rapports avec les corps qui l’entourent. Il n’y a pas de différence réelle à faire entre le lieu et le corps, le lieu et la matière ni même entre le lieu et l’espace. Le lieu n’est pas une substance, il n’est pas une place donnée une fois pour toutes que les corps auraient. Puisqu’il n’est défini que comme situation relative des corps par rapport à tous les autres corps, il suppose donc les corps, la matière. Sans corps, il n’y aurait pas plus de lieu qu’il n’y aurait d’espace. Les corps ne sont donc pas plus dans un lieu que dans l’espace.


Il est courant de se gausser de l’identité de l’espace et de la matière chez Descartes. Pauvre Descartes qui, aveuglé sans doute par de funestes préjugés, n’a pas su reconnaître qu’il pouvait exister de l’espace sans matière. Il est vraiment dommage, a-t-on parfois l’impression de lire par ci par là, qu’il n’ait pas lu l’Esthétique transcendantale ! Plus avisé, Einstein dans La relativité, théories générales et spéciales dira que « Les objets physiques ne sont pas dans l’espace ». Donnant raison à Descartes contre Kant, il n’hésite pas à affirmer que Descartes avait raison de nier l’espace vide puisque dans la physique contemporaine, il n’y a pas d’espace sans champ. Car pour Descartes, « espace vide » signifie bien : espace sans aucune matière. Mais de même manière qu’il faut rendre justice à Descartes, il faut aussi rendre justice à Kant et le laver de cette accusation bavarde et vide selon laquelle il n’aurait jamais envisagé les géométries non euclidiennes car beaucoup croient encore que l’espace dont parle Kant dans La Critique de la raison pure est l’espace euclidien. Les histoires et les manuels de philosophie ont le tort impardonnable de prendre les philosophes du passé pour des demeurés au nom de leur situation de tard-venus et cela en raison d’un progressisme scientifique naïf.

François Loiret, Dijon, 2013, tous droits réservés.

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