• François Loiret

La mythologie de la dévastation









Heidegger a produit dès les années 1930, mais surtout à partir des années 1940 une véritable mythologie de la dévastation acceptée sans aucune distance tant par des heideggeriens de « gauche » voire d’extrême-gauche que par des heideggeriens de droite, voire d’extrême-droite. Leur hostilité au présent pouvait trouver dans cette mythologie de quoi répondre à leurs attentes. Elle participait de ce mépris du confort et du bien-être des « masses » caractéristique des courants extrémistes de gauche et de droite dès les années 1920. Comme l’a remarqué malicieusement Sloterdijk, qu’ils soient de « gauche » ou de « droite », ils assumaient sans s’en douter la déclaration de Mussolini : « Le fascisme est la haine du confort », ce qui montre qu’il n’est pas si facile de se dire « non fasciste » et encore moins « anti-fasciste » ! Nous en retrouvons encore aujourd’hui de nombreuses traces dans la prétendue lecture « critique » du présent menée par exemple par Giorgio Agamben qui pérore sur « le malheur » et « la misère » du consommateur. S’il était lucide, il ferait mieux de parler de la misère intellectuelle dans laquelle il entretient ceux qui le lisent.


Dans la conférence La chose, Heidegger commence par dire que notre situation présente est celle de la perte de toute distance. Cette perte de toute distance assurée par la technique moderne n’est pourtant pas la réalisation de la proximité :


« Aujourd’hui toute chose présente est également proche et également lointaine. Le sans distance règne. Toutes les réductions ou suppressions d’éloignements n’apportent aucune proximité » Essais et conférences, p.211.


Les moyens de transports modernes, les avions, les moyens de communication modernes, la radio, la télévision, mais aussi le film, rétracte toutes les distances. Toutefois, cette rétraction de toutes les distances ne nous apporte aucune proximité, prétend le philosophe, elle détruit autant la proximité que les distances. Dans la rétraction des distances, rien ne serait lointain, rien ne serait proche, ce qui règnerait, ce ne serait pas le proche, mais le sans-distance. Si Heidegger évoque bien la rétraction des distances spatiales, c’est avant tout de la rétraction des distances temporelles qu’il parle comme le montrent les exemples du film, de la radio et de la télévision sur lesquels il insiste. Ainsi prétend-il que plus que toute autre moyen, la télévision réaliserait dans le moment présent la suppression la plus complète des distances, à savoir la suppression la plus complète de tout éloignement temporel sans pour autant assurer une proximité temporelle :


« Ce qui supprime de la façon la plus radicale toute possibilité d’éloignement, c’est la télévision, qui bientôt va parcourir dans tous les sens, pour y exercer son influence souveraine, toute la machinerie et toute la bousculade des relations humaines » Essais et conférences, p.194.


En quoi la télévision réaliserait-elle plus encore que le film ou la radio ou même les avions, la suppression de tout éloignement et en même temps de toute proximité temporels ? En ce qu’elle présentifierait tout contenu, qu’elle offrirait à la distraction des masses n’importe quel contenu audiovisuel dans la seule temporalité du présent. Elle rendrait tout disponible au présent. La perte des distances temporelles correspondrait ainsi au règne le plus total du présent, d’un présent pourrait-on dire, sans épaisseur ni teneur, d’un présent qui ne rendrait possible aucun séjour auprès de quoique ce soit, car tout séjour au sens de Heidegger est tendu dans la différence de l’avoir-été et de l’à-venir, tout séjour est historial. La rétraction des distances temporelles signifierait donc que tout séjour auprès des choses est impossible. Dans le flot des images télévisuelles qui se succèdent, il ne serait pas possible de s’attarder auprès des choses, au contraire, règnerait l’universelle distraction dans laquelle tout est traité de la même manière, d’une manière uniforme. La rétraction des distances temporelles en rendant tout disponible au présent, rendrait en même temps tout égal et tout indifférent, elle réaliserait, affirme le philosophe, une confusion universelle (La chose, p.195). Heidegger n’hésite pas à dire que cette suppression de tout éloignement et de toute proximité est plus grave que l’éclatement de la bombe atomique. Il se réfère implicitement ici non seulement aux explosions des bombes nucléaires américaines sur Hiroshima et Nagasaki, mais aussi et surtout à l’explosion de la première bombe nucléaire soviétique en 1949. Les références à la bombe H résultent d’additions tardives puisque la première bombe H, américaine, n’a explosé qu’en 1952, suivie par la première bombe H soviétique en 1953. Le plus terrifiant, assure donc le philosophe, n’est pas la bombe atomique et ses suites, mais ce qui a permis la bombe atomique, or ce qui a permis la bombe atomique est aussi ce qui a permis la radio et la télévision, à savoir la technique moderne et avec elle la science moderne car, soutient-il, la science moderne est dans son essence technique de sorte que la technique moderne n’est en rien l’application de la science moderne. D’ailleurs, Heidegger n’hésite pas affirmer :


« Contraignant dans son domaine, qui est celui des objets, le savoir de la science a déjà détruit les choses en tant que choses, longtemps avant l’explosion de la bombe atomique. Cette explosion n’est que la plus grossière des manifestations grossières confirmant la destruction déjà ancienne de la chose » Essais et conférences, p.201.


Il nous faut comprendre ici que le danger le plus grand, le péril le plus grand ne résiderait pas dans ce qui préoccupe alors les dirigeants politiques, les intellectuels, la presse et l’opinion publique en Allemagne occidentale, à savoir l’explosion de la première bombe atomique soviétique, il ne résiderait même pas dans la bombe atomique, il résiderait dans la suppression de toute distance, dans le règne du sans-distance que réalise pacifiquement la télévision par exemple. Cela laisse entendre que le règne du sans-distance serait aussi en même temps celui des non-choses. Il n’y a pas de choses, il n’y a que des objets, prétend ici Heidegger. A la fin de la conférence, le philosophe évoque même le temps présent comme celui du pullulement des objets. Il écrit en effet :


« Modiques et minimes les choses le sont aussi en nombre, mesurées au pullulement des objets, tous et partout de valeur in-différente, mesurées à la démesure des masses qui signale la présence de l’homme comme être vivant », Essais et conférences, p. 218.


Comment Heidegger peut-il évoquer en 1949 dans une Allemagne ruinée par la guerre, le « pullulement des objets » offerts à la « démesure des masses » ? C’est qu’en fait il vise ici le mode de vie américain, la « welfare society » américaine, ce qui sera nommé plus tard la « société de consommation », en d’autres termes la consommation de masse dont participent d’ailleurs la télévision et la radio. Dans la consommation de masse seraient rendus disponibles une masse d’objets voués à être consommés, à être livrés à l’usure la plus rapide. Le temps de ces objets serait le même que celui de la télévision, à savoir un présent sans épaisseur. Dans la mise à disposition d’une masse d’objets à la consommation des masses s’opèrerait encore la rétraction des distances temporelles. Ces objets ne permettraient pas en effet un séjour, il serait impossible de séjourner auprès d’eux vu qu’ils seraient destinés à être consommés le plus rapidement possible et remplacés par d’autres objets. Dans la consommation pacifique des masses règnerait le danger ou, encore, soutient le philosophe, « la dévastation ». Dans un texte antérieur de quatre ans à la conférence La chose et intitulé La dévastation et l’attente, Heidegger affirmait déjà :


« De toutes parts, l’être humain pourchasse les choses dans un agitation sans repos qui leur est étrangère dans la mesure où il ne prend les choses que comme moyens d’assouvir ses besoins ou comme postes budgétaires dans sa comptabilité, autrement dit juste comme une occasion d’intensifier les manigances de son affairement et de lui faire ainsi suivre son cours », p.53.


Ces choses qui ne sont comprise que comme « moyens d’assouvir » les besoins ou « comme postes budgétaires », c’est-à-dire comme biens consommables et calculables ne sont pas des choses selon le philosophe, elles sont des objets ou encore des produits. Elle relève de ce que Heidegger nomme dès 1934 la fabrication et de ce qu’il nomme en 1949 le Gestell. Dans le temps présent, affirme Heidegger l’étant serait au fond du pur disponible livré à la consommation totale et caractérisé par son utilité. Le temps présent serait celui de la domination de l’utile et donc du disponible. On remarquera que Heidegger n’engage jamais dans les années 1940 et 1950 une interrogation de la notion d’utile, tout se passe comme s’il était évident que cette notion est à refuser. Pourtant Heidegger aurait pu méditer Chrésis des Grecs et les Chrémata qu’il évoque bien rapidement dans Qu’est-ce qu’une chose ? et, lecteur assidu d’Augustin, il devait bien savoir que l’utilitas ne se réduit pas à ce que l’on entend couramment par l’utilité. Or si Heidegger parle très souvent de l’utilité et de l’utile, on ne peut attendre de lui dans les années postérieures à 1930 une méditation de l’utilité et de l’utile, tout se passe ici comme s’il entretenait une forme de connivence avec ses lecteurs sur ce qui peut être entendu par « utilité » et « utile ». Autrement dit, tout se passe comme s’il était évident pour lui et ses lecteurs que l’utile et l’utilité étaient de l’ordre de la dévastation. Et ses lecteurs, généralement, acceptent sans sourciller cette absence totale de thématisation de l’utile et de l’utilité, même aujourd’hui. Or il faut bien remarquer qu’en 1925, Heidegger soutenait que la chose du monde ambiant se caractérisait par son utilité et avait pour être la disponibilité. Vingt ans après, en 1945, il affirme que l’utilité et la disponibilité caractérisent la non-chose, ce qui est un désaveu implicite de ce qu’il soutenait en 1925. Si le temps présent est celui de la domination de l’utile, il est aussi nécessairement celui de la productivité, de la production sans terme, du bien-être et du progrès. En 1945, dans une Allemagne totalement ruinée et largement détruite par la seconde guerre mondiale, Heidegger soutient dans un dialogue fictif qui se tient entre prisonniers allemands dans un camp soviétique, que la dévastation ne résiderait pas du tout dans l’état actuel de l’Allemagne, elle ne serait en rien le fait de la seconde guerre mondiale ni même du régime national-socialiste. Celui qui saurait bien voir ce qu’il en est de la dévastation, soutient sans sourciller Heidegger, comprendrait qu’elle réside bien plutôt là où l’on croit qu’elle ne règne pas. Au fond, pour Heidegger en 1945, la plus grande dévastation règnerait dans le pays le plus prospère du monde, les Etats-Unis, et si cette prospérité atteignait l’Europe, celle-ci serait encore plus dévastée. Le pire, pourrait-on dire, qui puisse arriver à l’Allemagne serait que la prospérité américaine y règne. La dévastation conjugue progrès, prospérité, profit et bien-être. La plus grande dévastation ne résiderait pas dans les politiques criminelles des régimes totalitaires ni même dans la bombe atomique, elle résiderait dans le bien-être des masses. Heidegger n’hésite pas à écrire en 1945 :


« Il faudra reconnaître que la dévastation étend sa domination même là, et précisément là où pays et peuples n’ont pas été touchés par les destructions de la guerre. Là où, par conséquent, le monde brille de toute la splendeur du progrès, du profit et de la prospérité, où les droits de l’homme sont respectés, où l’ordre bourgeois est respecté, et où surtout est assuré l’approvisionnement pour la satisfaction permanente d’un imperturbable et confortable bien-être, de sorte que tout ce qui nous entoure reste comptabilisé et aménagé dans la perspective de l’utilité » La dévastation et l’attente, p.33.


Ce passage ne doit pas être mécompris en fonction de la situation du la première moitié du XXIème siècle. Il ne s’agit en rien d’un texte prémonitoire qui permettrait la compréhension de notre situation présente comme pourrait le laisser penser une lecture rapide. Heidegger n’envisage pas du tout ici les « conséquences du progrès » comme on dit, il ne dit pas du tout que la conjugaison du progrès, du profit, de la prospérité, du respect des droits de l’homme et du bien-être va amener la dévastation, il affirme tout au contraire que la dévastation réside justement dans cette conjugaison. Le plus extrême de la dévastation soutient-il clairement en 1945 n’existe pas dans une Allemagne qui n’a pas respecté les droits de l’homme et qui est ruinée, mais aux Etats-Unis prospères qui les respecte ! Ce passage conjugue des éléments issus de la philosophie de Nietzche, mais aussi des discours politiques de la droite, voire de la gauche révolutionnaires allemandes des années 1930 qui, toutes deux, affirmaient clairement leur hostilité déclarée au bien-être et au confort. La dévastation la plus extrême résiderait dans le bien-être des masses. Quelle en est la raison fondamentale ? Pour Heidegger, le bien-être des masses est le triomphe de l’homme comme animal rationnel et donc en même temps le triomphe de la métaphysique tel qu’il l’entend puisque la compréhension métaphysique de l’homme serait celle de l’homme comme animal rationnel. Comme animal l’homme a des besoins insatiables, comme être rationnel il pourvoit par la production rationalisée à la satisfaction de ces besoins. Le bien-être serait le règne de la satisfaction rationnelle des besoins de la plus grande masse d’êtres humains et donc le triomphe du bien-être serait le triomphe de l’homme comme animal rationnel. Il n’est pas étonnant que Heidegger qualifie en même temps ce règne de règne de l’utilité en référence implicite à la philosophie de Bentham puisque pour Bentham le bonheur était indissociable de l’utilité et était conçu comme bonheur du plus grand nombre.


Heidegger affirme donc que la dévastation est d’autant plus grande qu’elle n’est pas perçue. Ce n’est ni dans l’Union soviétique des années 1930, ni dans l’Allemagne des années 1940 que la dévastation est la plus grande pour le philosophe, mais dans les Etats-Unis de 1945. Cela n’exclut en rien certes que la dévastation ne règne pas aussi en Union soviétique et en Allemagne en ces temps là, mais elle n’est pas aussi avancée qu’elle l’est aux Etats-Unis. Elle ne peut que régner en Union soviétique et en Allemagne puisque la compréhension de l’homme comme animal rationnel n’y a pas été dépassée, puisque ces Etats relèvent eux aussi de la fabrication, du nihilisme et donc de ce que Heidegger nomme « la métaphysique ». Toujours est-il que pour le philosophe, plus s’étendent le bien-être, la prospérité, les droits de l’homme (qui sont pour Heidegger les droits de l’animal rationnel), plus la dévastation s’intensifie, plus le sans-distance croît, moins les choses n’ont des chances d’apparaître. Mais on peut tout aussi bien dire : plus la dévastation s’intensifie, plus le danger croît, plus les choses ont la chance d’apparaître dans la mesure où l’extrême de la dévastation est aussi la préparation du nouveau commencement.


Heidegger voit donc dans la production et la consommation de masse, indissociables de la prospérité et du confort, les manifestations de la dévastation la plus extrême comme règne des non-choses. Contrairement à des vues soutenues dans les années 1970 au moment où commence en Europe le procès intellectuel de la société de consommation dans la sociologie et dans la littérature, ce ne sont pas les choses qui assaillent l’homme soutient Heidegger, mais les non-choses que sont les produits de consommation. Cette position sera soutenue par le philosophe jusqu’à la fin de sa vie puisqu’en 1973, trois avant sa mort, il déclare dans le Séminaire de Zähringen :


« Il s’agirait de renoncer au progrès lui-même, de s’engager à une limitation générale de la consommation et de la production. Prenons un exemple simple et immédiat : dans l’optique de ce renoncement, plus de « tourisme » possible, mais se limiter en restant chez soi », p.327.


Il serait très naïf de penser que ce passage est encore prémonitoire. Heidegger n’envisage pas ici les « méfaits du tourisme de masse » tels que nous pouvons les connaître en 2019. Il fait implicitement référence au rapport Meaddows intitulé Les limites à la croissance publié en 1972 par le Club de Rome. Mais si Heidegger fait implicitement référence à ce rapport, c’est qu’il peut l’intégrer à sa propre stratégie philosophique qui depuis les années 1930 se caractérisait par une critique du « progrès » issue de Nietzsche et des courants de la droite révolutionnaires allemande de ces années. Heidegger n’est en rien l’annonciateur du sustainable development et son souci n’est pas là. Il faudrait d’ailleurs prendre en compte l’hostilité personnelle de Heidegger aux voyages et au tourisme qui n’a pas nécessairement des motifs ontologiques comme aimeraient le croire les inconditionnels du philosophe.


François Loiret, 2019, tous droits réservés.

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