• François Loiret

Le sol natal toujours déjà perdu.






Husserl diagnostiquait dans les années 1930 ce qu’il nommait la « crise des sciences européennes », cette crise était selon lui une crise du fondement, elle résidait dans l’oubli par les sciences modernes de leur sol fondateur, la terre-sol. Pour le philosophe, cette crise caractérisait l’homme post-copernicien, « l’homme moderne » et remontait donc à l’avènement de la science moderne de la nature et de la philosophie moderne. Vingt et un an plus tard, en 1955, dans Sérénité, Heidegger fait également remonter à la philosophie moderne ce qu’il nomme la « révolution radicale du monde » qui se traduit par la Bodenlosigkeit, littéralement la perte du sol, ce que le traducteur français rend par « déracinement ». L’homme moderne est un homme sans sol, un homme qui a perdu son sol et cette perte du sol est directement imputable à la philosophe moderne selon Martin Heidegger. Il écrit en effet dans Sérénité : « Cette révolution radicale de notre vue du monde s’accomplit dans la philosophie moderne. Il en résulte une position entièrement nouvelle de l’homme dans le monde et par rapport au monde. Le monde apparaît maintenant comme un objet sur lequel la pensée calculante dirige ses attaques, et à ces attaques plus rien ne doit résister. La nature devient un unique réservoir géant, une source d’énergie pour la technique et l’industrie moderne. Ce rapport foncièrement technique de l’homme au tout du monde est apparu pour la première fois au XVIIème siècle, à savoir en Europe et seulement en Europe » (p.171). La perte du sol procède du règne de ce que Heidegger nomme la « pensée calculante ». Comme l’indique la référence à la philosophie moderne, à savoir la philosophie qui se présente au XVIIème siècle, celle de Descartes, de Leibniz par exemple, la pensée calculante n’est pas seulement la pensée à l’œuvre dans l’ingénierie technique, la pensée des ingénieurs, des techniciens de haut niveau, elle n’est même pas seulement à l’œuvre dans les sciences modernes, et notamment dans la science moderne de la nature, elle est déjà à l’œuvre dans la philosophie moderne. Cette pensée conduit selon le philosophe allemand à un « rapport foncièrement technique au monde » dont il livre une manifestation en soulignant que selon ce rapport la nature se présente de manière unilatérale comme un réservoir énergétique pour l’industrie et rien d’autre. Dans la Question de la technique, conférence prononcée en 1953 et publiée en 1954, Heidegger soutient que la technique envisage seulement la nature comme Bestand, comme un stock, c'est-à-dire une réserve d’étant disponibles - et non comme un fond ou comme le fond. Cette vision de la nature procède plus largement d’une objectivation du monde, d’une caractérisation du monde et des étants dans le monde comme objet. Déjà en 1927, dans Être et temps, Heidegger s’attaquait à la compréhension de l’étant comme objet, et y voyait une compréhension purement théorétique coïncidant avec une démondanéisation du monde. En 1955, le philosophe maintient implicitement cette thèse de la démondanéisation du monde en l’imputant directement au rapport technique au monde qui procède de la philosophe moderne. Sauf que cette fois, cette démondanéisation est pensée ouvertement comme une perte du sol. Il ne faut pas négliger que Sérénité est d’abord une conférence prononcée en 1955 à Messkirch à l’occasion d’une fête commémorant le 175ème anniversaire de la naissance du compositeur Conradin Kreutzer, il ne s’agit pas d’une conférence s’adressant à un public de philosophes, de professeurs de philosophie et d’étudiants en philosophie. C’est pourquoi pour introduire à la pensée de la perte du sol, Heidegger commence par évoquer pour ses auditeurs des événements bien connus et une entente également bien connue de la perte du sol natal. Ceux qui en restent là et ne sont pas familiers des cheminements tortueux du philosophe risquent fort de se méprendre et c’est ce qui arrive bien souvent. Comme en effet les lecteurs malveillants et étroits pullulent et que ces lecteurs ne peuvent entendre le mot « sol » et plus encore l’expression « sol natal » sans sortir leur révolver, ils se convainquent aisément que l’évocation par Heidegger de la perte du sol et plus précisément de la perte du sol natal serait la manifestation du caractère passéiste, voire réactionnaire, sinon même national-socialiste de la pensée mise en œuvre ici. Ils ne saisissent pas que si Heidegger commence bien par évoquer le sol natal d’une manière convenue, c’est pour mener ses auditeurs ailleurs. Mais il s’agit là d’une stratégie trop complexe pour les esprits farcis d’idéologie qui croient penser alors qu’ils ne parlent que par slogans. Laissons- là ces lecteurs malveillants et venons en au texte de Sérénité. Donc, pour introduire à la perte du sol, Heidegger comme par évoquer la perte de la terre natale par tous ces allemands qui ont du fuir ou qui ont été chassés de leur pays natal, par exemple les Allemands de la Prusse Orientale, des Sudètes, de Silésie, autrement dit les réfugiés : nous sommes en 1955, ne l’oublions pas, dix ans seulement après la fin de la seconde guerre mondiale. Dans un deuxième temps, il évoque ceux qui ont quitté leur foyer dans les villages et les petites villes pour s’établir dans les grandes villes que le philosophe n’hésite pas à nommer « déserts », c’est-à-dire ici lieux stériles, lieux où rien ne croît même s’il s’y passe de nombreux événements. On pourrait penser à courte vue que Heidegger n’entend pas « sol » que le pays natal ou la terre natale, là où l’on a ses ancêtres et qu’il va même jusqu’à opposer le monde rural ou provincial comme monde pourvu de sol au monde urbain caractérisé implicitement comme dépourvu de sol. Mais ce serait faire fausse route. Contrairement à ce que croient Bourdieu et Derrida, Heidegger n’est pas le chantre de la vie rurale d’antan qu’il faudrait préserver de la « modernité » et conserver. En effet, parlant de ceux qui sont restés dans leur pays d’origine et plus précisément dans leur village, Heidegger déclare : « Il n’est pas rare qu’ils soient encore plus dépourvus de sol (bodenlos) que les réfugiés. Tous les jours de l’année et à maintes heures du jour, ils sont assis, fascinés, devant leur appareils de radio ou de télévision […] Où qu’ils aillent un périodique illustré se trouve sous leur main » (Sérénité, p.168-169). Ce serait donc une erreur de considérer que dans les villages, les hommes sont encore pourvus d’un sol alors qu’ils ne le sont pas dans les grandes villes. L’opposition entre rural et urbain se défait car le rural est aussi dépourvu de sol que l’urbain, pas plus que l’urbain, il n’échappe à la radio, la télévision, le cinéma, la presse, qui tous procèdent de la technique et donc de la pensée calculante. Les campagnes ne sont en rien préservées de ce que le philosophe nomme les « attaques » de la pensée calculante et les campagnards sont aussi étrangers à leur terre natale, leur sol natal, leur pays d’origine, que les habitants des grandes villes. Les êtres humains qui demeurent dans leur village natal en Souabe, dans leur petite ville souabe de Messkirch, dit cruellement Heidegger, ne sont pas moins arrachés à leur sol par les moyens techniques d’information et de distraction que ceux qui sont partis dans les villes. Les fameuses « us et coutumes du village » qu’évoque Heidegger sont de l’ordre du passé. Mais l’évocation de toutes ces situations n’est qu’une introduction à la véritable thématique de la perte du sol qui ne réside en rien fondamentalement dans la perte du pays natal, mais dans le règne de la pensée calculante, dans le rapport technique au monde instauré par la philosophie moderne. La perte du sol est à comprendre métaphysiquement, elle n’est pas imputable à des événements que l’on peut décrire sociologiquement, historiquement, mais à l’événement philosophique qu’est l’objectivation et la démondanéisation du monde dans et par la philosophie moderne. Elle relève de ce que Heidegger nomme dans les mêmes années, la « pensée métaphysique » dont le commencement coïncide en fait pour lui avec celui de la philosophie. Car si Heidegger se contente dans Sérénité de faire référence à la philosophie moderne, dans des textes sensiblement de la même époque, il prétend que l’objectivation a commencé avec Platon. C’est pourquoi, si Heidegger différencie dans Sérénité la pensée méditante et la pensée calculante, cette distinction ne correspond en rien à celle de la pensée philosophique d’un côté et de la pensée scientifique et technique de l’autre puisqu’il soutient que la pensée scientifique et technique procède de la pensée philosophique elle-même. La pensée méditante est à comprendre comme ce qu’il nomme à la même époque « l’autre pensée », c’est-à-dire une pensée « non métaphysique ». Si la perte du sol est imputable à la « pensée métaphysique », à quoi correspond-elle ? Qu’est-ce que ce sol qui est perdu ? S’il est perdu, peut-il être retrouvé ?


Pour introduire à la pensée du sol, Heidegger se réfère à un poète, puisque selon le philosophe, depuis qu’il a lu Hölderlin, la poésie véritable est pensée méditante bien plus que la philosophie. Heidegger commence donc par citer la déclaration suivante du poète Johann Peter Hebel, poète souabe : « Qu’il nous plaise ou non d’en convenir, nous sommes des plantes qui, s’appuyant sur leurs racines, doivent sortir de terre, pour pouvoir fleurir dans l’éther et y porter des fruits ». La comparaison poétique de l’homme à une plante invite à comprendre le sol comme sol d’un enracinement et non comme sol d’un fondement. Commentant le poète, Heidegger parle à ce titre des « profondeurs du sol natal ». Le sol heideggerien n’est pas un Grund, un fond, il est bien plutôt dans sa profondeur, un Abgrund, un abîme comme le déclare explicitement le philosophe vingt ans plus tôt dans L’origine de l’œuvre d’art en référence à Hölderlin. Il ne s’agit pas d’un sol fondateur. La façon dont Heidegger comprend le sol à partir de Hebel, et surtout à partir de Hölderlin, laisse entendre que le sol ne doit pas être tant compris spatialement que temporellement. Heidegger affirme en effet que les œuvres des poètes et des penseurs naissent de la terre, sont autochtones à la manière grecque : « Si nous arrêtons notre attention sur ce simple fait, comment ne pas nous rappeler aussitôt qu’aux XVIIIème et au XIXème siècle la terre souabe a produit de grands poètes et de grands penseurs ? » (Sérénité, p.167). Le sol natal, la terre natale, est la provenance des œuvres, ce d’où elles émergent, c’est pourquoi les œuvres y ont leurs racines. Il faut cependant comprendre par là que le sol n’est pas à comprendre spatialement mais temporellement. Il correspond au passé authentique, non au passé inauthentique, il n’est pas le révolu, il ne correspond pas non plus aux traces laissées par les ancêtres, mais la réserve des possibles non encore advenus, ce que Être et temps nommait l’avoir été. Le pays natal ou le sol natal n’est donc pas compréhensible au sens courant du terme. Evoquant la Souabe comme pays natal, Heidegger ne se réfère pas du tout aux us et coutumes des Souabes, au mode traditionnel de vie des Souabes, à leurs fêtes, leurs pratiques paysannes, ni même à leur religiosité, il se réfère uniquement aux œuvres des poètes et des penseurs, au premier rang desquels il y a Hölderlin. Le sol natal héberge dans ses profondeurs les possibles non encore advenus, et non les vieilleries d’autrefois. Il est gros de l’à-venir, des œuvres à venir. Ontologiquement, le sol natal correspond donc à ce que Heidegger nomme le retrait de l’être. L’être au sens de Heidegger est mobilité, il est à comprendre temporellement comme mouvement du retrait et de dispensation mais de sorte qu’il ne peut y avoir dispensation sans retrait. Mais si le sol natal correspond ontologiquement au retrait de l’être et est à comprendre comme la réserve des possibles et donc la réserve des œuvres, qu’est-ce qui correspond ontologiquement à la dispensation de l’être ? Ce n’est rien d’autre que l’éther nommé par le poète. L’homme n’est pas seulement enraciné dans les profondeurs de l’avoir été qu’est le sol, il est aussi sous l’éther vers lequel il s’élève. Il est n’est sur la terre qu’en étant sous le ciel. Si le sol natal, la terre natale est bien l’avoir été comme réserve des possibles, l’éther est l’à-venir, comme avènement. Dans l’occultation des profondeurs du sol natal gisent les possibles à venir et ils se déploient sous le ciel comme œuvres. Or ce qui vaut des œuvres vaut des hommes. Le sol natal est l’avoir été des hommes, leurs possibles non encore advenus et en réserve, et ils déploient leur existence en advenant à partir de leur provenance. Nous pouvons comprendre alors pourquoi la perte du sol est si dramatique. Si le sol est perdu, c’est la provenance de l’homme qui est perdu, la réserve des possibles et du même coup tout à-venir est fermé à l’homme. Comme l’homme advient à lui-même à partir de sa provenance, sans provenance, il ne peut advenir à lui-même. Il peut certes avoir un futur, mais pas d’à-venir, il peut certes produire des produits mais pas d’oeuvres. Autrement dit, il demeure un simple animal rationnel sans sol, déraciné, il n’advient pas comme Dasein. C’est que pour Heidegger, depuis la fin des années 1930, l’homme n’est pas présent comme Dasein, il est présent comme animal rationnel. Faute de comprendre la dimension ontologique du sol natal, on s’expose donc à de multiples contre sens sur ce que peut dire Heidegger. Le sol natal n’est pas une question spatiale mais une question ontologique et du même coup temporelle.


Le sol dit natal est caractérisé par Heidegger comme la demeure de l’homme, son habitat, mais en fait tout indique que la demeure de l’homme ne réside pas dans le seul sol natal, elle réside dans l’entre-deux entre terre et ciel, puisque le philosophe pose la question : «Pouvons-nous encore parler d’une habitation paisible de l’homme entre ciel et terre ? » (Sérénité, p.168). Comme l’indiquait déjà les commentaires des poèmes de Hölderlin, il n’y a pas de terre sans ciel, de sol natal sans éther. On peut donc considérer que la perte du sol natal est en même temps la perte de l’éther, que l’homme déraciné n’est pas simplement l’homme sans sol, mais l’homme sans demeure entre terre et ciel, l’homme à la fois dépourvu de la terre et du ciel, dépourvu de provenance et d’à-venir. Or nous savons depuis la conférence L’origine de l’œuvre d’art que l’œuvre – qui est fondamentalement œuvre poétique – est ce qui ménage un monde. A ce titre, le monde, pour Heidegger en 1955 et depuis 1935, n’existe que comme rassemblement de la terre et du ciel, du sol et de l’éther : il n’est pas l’univers, le cosmos des astrophysiciens, il est la demeure des hommes. C’est pourquoi la perte du sol qui est aussi perte de l’éther, est perte du monde, Weltlosigkeit. Il ne peut pas y avoir de monde sans sol. La perte du sol n’est donc pas du tout le passage du local au global, de l’enfermement dans un lieu à l’ouverture au monde, elle est bien la perte du monde. Or Heidegger ne se contente pas de parler de la perte du sol, il parle aussi d’un nouveau sol, d’un nouvel « enracinement ». En effet, il demande : « Si l’ancien enracinement vient à disparaître, n’est-il pas possible qu’en retour un nouveau terrain, un nouveau sol soit offert à l’homme, un sol où l’homme et ses œuvres puiseraient une sève nouvelle pour leur développement au cœur même de l’âge atomique ? » (Sérénité, p.174-175). Et il poursuit en demandant encore : « Quel serait le sol, la terre, d’un nouvel enracinement ? » (Sérénité, p.176). Cela laisse entendre qu’un retour à un ancien enracinement n’est en aucune manière envisageable et même possible et cela exclut toute entente unilatérale du sol natal comme pays natal en son sens le plus commun. Autrement dit, Heidegger déclare implicitement que la perte du sol natal est avérée de sorte qu’aucun retour ne soit possible. Il ne s’agit pas de se retirer dans le village natal et de vivre selon les us et coutumes d’antan qui ont disparues. Il ne s’agit même pas de se réclamer d’anciennes traditions, y compris des traditions de pensée contre le déferlement de la pensée calculante. Si nous nous souvenons qu’en 1945 Heidegger affirmait le caractère total de la dévastation, la perte du sol n’est pas simplement une menace, elle est effective. Sur la terre dévastée techniquement, les hommes sont dépourvus de sol et d’éther, de terre et de ciel. Comment pourraient-ils y retourner ? Aussi, loin d’envisager un retour, il faut envisager un nouveau sol. Ce n’est pas à la pensée calculante que revient la préparation d’un nouveau sol, mais à la pensée méditante. Après avoir évoqué les risques multiples de la technique moderne qui vont jusqu’à la manipulation de la substance vivante en passant par l’exploitation sans frein de la terre et le danger des techniques atomiques, Heidegger souligne comme il l’avait déjà fait antérieurement dans la conférence La chose en 1949 que le plus menaçant n’est pas l’explosion de la bombe atomique et il précise même, cette fois, que la technicisation du monde n’est pas ce qu’il y a de plus inquiétant. Mais alors en quoi réside le plus inquiétant ? Le philosophe répond : « Il est beaucoup plus inquiétant que l’homme ne soit pas préparé à cette transformation, que nous n’arrivions pas encore à nous expliquer valablement par les moyens de la pensée méditante, avec ce qui, proprement à notre époque, émerge à nos yeux » (Sérénité, p.174-175). Heidegger laisse entendre ici que la pensée de notre temps n’est pas à la hauteur du défi qu’est la perte du sol, le « déracinement » de l’homme. Toutefois, la pensée méditante éveillée, et il faudrait entendre ici la pensée méditante de Heidegger lui-même, ouvre la voie à cette préparation de l’homme en envisageant un nouveau sol, un nouvel enracinement. A la question posée par le philosophe , « Quel serait le sol, la terre, d’un nouvel enracinement ? », la réponse proposée semble résider dans le mot sérénité, Gelassenheit, littéralement, « laisser-être ». En quoi résiderait le sol de la sérénité ? Il consisterait selon les propres termes de Heidegger à dire à la fois oui et non aux objets techniques. Nous dirions oui aux objets techniques car nous ne pouvons nous en passer et nous dirions non aux objets techniques afin de n’en pas être les esclaves : nous les laisserions à distance de nous. Une telle réponse peut paraître déroutante, et elle l’est assurément, car en quoi les « objets technique » dont nous usons sont-ils du même ordre que la technique dont Heidegger prétend qu’elle dépasse le contrôle de l’homme parce qu’elle ne procède pas de lui, mais qu’elle procède, sans qu’il le dise, de l’être ? En quoi la sérénité, le laisser-être ainsi compris, serait-il le sol d’un nouvel enracinement ? Si l’on a en mémoire que pour Heidegger dès la fin des années 1930 et depuis sa lecture de Hölderlin, il n’y a au fond jamais eu de monde, comme il n’y a jamais eu de chose, on peut envisager qu’il en va de la perte du sol comme il en va de la destruction de la chose. La chose, nous explique-t-il dans la conférence La chose, n’a pas été détruite au sens où elle aurait existé autrefois et que la science moderne l’aurait réduite à néant, elle n’a jamais eu lieu. Si nous appliquons ce type d’argumentation au sol, nous pourrions dire que le sol n’a pas été perdu au sens où il aurait existé autrefois et que la philosophie moderne suivie par la technique moderne l’aurait détruit, car le sol n’a jamais eu lieu. Déjà dans les années 1930, Heidegger affirmait que les Allemands n’avaient pas de sol natal et qu’il s’agissait de l’instaurer. Ils avaient certes un passé, mais pas de provenance. Ils étaient déjà sans sol, déracinés A cette époque, le sol natal avait une dimension politique et son instauration était un acte politique. En 1955, le sol natal n’a plus cette dimension ouvertement politique et il ne s’agit plus de l’instaurer. Il s’agit de préparer par la pensée méditante l’offrande du sol natal aux hommes. En effet, Heidegger demande de manière énigmatique : « N’est-il pas possible qu’en retour un nouveau terrain, un nouveau sol soit offert à l’homme ? » (Sérénité, p.175). Si le sol est « offert à l’homme », il ne vient donc pas de l’homme, il ne peut venir que des dieux. Ce sont les dieux qui offrent un sol à l’homme de sorte que le sol ne peut advenir que si les dieux adviennent. La pensée méditante préparant l’avènement des dieux, prépare en même temps celui du nouveau sol. Mais de même que dans la conférence La chose, la « destruction de la chose » ne supposait en rien une présence antérieure de la chose, dans Sérénité, la « perte du sol natal » ne suppose en rien une présence antérieure du sol natal. Il en va du sol natal comme de la chose, il n’a jamais eu lieu, il a au contraire toujours déjà été perdu. Si depuis le premier commencement, celui de la philosophie, les dieux ont fui, alors depuis le premier commencement le sol natal fait défaut : l’homme est sans provenance ontologique et comme tel il est et demeure un animal rationnel mettant en œuvre la technique moderne sans être cependant à la hauteur du défi qu’elle lui lance. L’homme n’aura un sol natal que lorsque les dieux viendront. Autrement, il n’aura à la fois un avoir été et un à-venir que si les dieux adviennent. C’est cela qui est déclaré de manière cryptique par Heidegger lorsqu’il parle de « sérénité » selon la traduction convenue. Tant que les dieux n’adviennent pas, le sol ne peut avoir que le titre de Bestand, de stock plutôt que de fonds. Tout cela suppose, bien entendu, que le diagnostic heideggerien de la perte du sol soit admis. Mais les diagnostics heideggeriens sur la dévastation du monde, l’absence de sol, etc. procèdent d’une exagération ontologique car les hommes aujourd’hui comme hier ont un sol et même des sols. Les dysangiles de la perte du sol et les évangiles du hors sol ont en commun d’oublier ce que les juristes romains savaient bien, à savoir que les hommes ont un sol, délimitent leur sol, l’élaborent, ils ne naviguent pas sur des réseaux, sinon de manière métaphorique, ils ne flottent pas dans l’éther, ils ne rampent pas non plus de manière rhyzomatique dans des sous-sols, ce qui n’est d’autre qu’une façon inutilement maniérée de parler de la « subversion ». Ils se tiennent debout sur un sol.



François Loiret, tous droits réservés.

29 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now