• François Loiret

Les choses comme icônes




L’ordre moral traditionnel tel qu’il a été constitué philosophiquement et théologiquement se caractérise, affirme Emmanuele Coccia par un oubli des choses. Soit, il est compris à partir de la philosophie grecque comme bien pratique, et suppose les hommes agissants dans la communauté politique, soit il est compris comme bien théorétique, et suppose les hommes pensants. Soit encore le bien est situé dans le relations entre les hommes, dans « l’intersubjectivité », soit il est situé au-delà des hommes et du monde en Dieu, soit les deux à la fois. On ne peut nier que même des philosophes qui ont prétendu rompre avec la tradition philosophique, comme Heidegger et Lévinas, aient, à un moment de leurs parcours, été restés fidèle à ces schémas. Heidegger en 1927 envisage l’existence excellente, l’existence bonne, qu’il nomme « existence authentique » avant tout comme un être-avec authentique qui est un être-avec-les-uns-avec-les-autres, Lévinas en 1961, envisage la vie éthique comme la vie avec Autrui, la vie avec les choses étant une vie économique pré-éthique, et Hegel envisageait, à la manière grecque, la vie éthique objective comme vie politique dans l’Etat. Le bien au sens moral semble ne pas pouvoir impliquer les choses de sorte qu’il semblerait que les choses soient moralement inexistantes. En même temps, relève Coccia, la moralité des choses, sans jamais être explicitée, est présupposée par les discours théoriques et non théoriques que vous tenons sur les choses :

« La moralité des choses semble présupposée par la philosophie, par l’économie, et par le sens commun, mais elle n’est jamais interrogée comme telle » Le Bien dans les choses, p.110.

Pourquoi nos discours, même s’ils ne la thématisent jamais comme telle, présupposent-ils la moralité des choses ? Parce qu’ils définissent moralement les choses comme des « forces éthiques » bien plus que comme des réalités matérielles : les choses s’y présentent comme sources de perdition et de malheur ou comme sources de bonheur. Il y aurait ainsi une dimension paradoxale de nos discours qui tout en niant que le bien puisse résider dans les choses, en le faisant résider soit en chacun de nous, dans le for intérieur, soit dans nos relations interhumaines, soit au-delà de nous, en Dieu, affirmeraient néanmoins que les choses ne sont pas éthiquement neutres, que nos rapports avec elles décident de notre perfection, de notre bonheur ou encore de notre perdition. Coccia se propose alors d’interroger cette moralité intrinsèque des choses telle qu’elle se déploie aujourd’hui, notamment dans et à travers la publicité qu’il conçoit comme le discours moral public central de notre temps, même s’il existe d’autres discours moraux. C’est que le discours publicitaire, plus iconique que verbal d’ailleurs, qui s’affiche partout, sur les murs de nos villes, à la télévision, sur nos ordinateurs, nos smartphones, est un discours qui confère la centralité aux choses, et même aux choses comme marchandises et c’est cette centralité qu’il leur confère est à comprendre comme une centralisé morale. Le discours publicitaire est à comprendre comme un discours qui nous dit que notre bonheur est dans les choses parce que le bien est dans les choses. A la différence de Baudrillard, Coccia n’entre en rien dans une stratégie du soupçon vis à vis du discours publicitaire, il ne réitère pas l’ancienne condamnation morale à laquelle Baudrillard demeure fidèle, selon laquelle le bonheur proposé par le discours publicitaire serait un « bonheur illusoire », « un succédané de bonheur ». C’est que le discours publicitaire n’est pas de l’ordre de l’injonction, il ne nous dit pas qu’il nous faut rechercher le bonheur dans les choses, il nous parle simplement de la moralité des choses, plus précisément des choses comme lieu de la moralité dans notre monde. Il s’agit là, affirme Cocha d’une « nouvelle moralité » selon laquelle le bien s’offre à nous de manière universelle dans les choses qui sont vantées par la publicité, mais aussi présentes dans les vitrines des magasins :

« Stylos, chaussures, téléviseurs, mais aussi, maisons, bateaux ou parfums ; désormais le bien est partout » Le bien dans les choses, p.80.

La publicité ne nous trompe en rien sur les choses, elle ne fait qu’expliciter le statut des choses, leur centralité et la morale qu’implique cette centralité. A une ancienne moralité axée sur l’être-avec-les hommes, et oublieuse des choses, la publicité nous révèle une nouvelle moralité axée sur l’être-avec-les-choses. Le discours moral public qu’est la publicité nous enseigne que le bien s’incarne dans les choses et que du même coup la morale ne relève ni de la contemplation théorétique du bien, à la manière du néo-platonisme, ni de la praxis, à la manière de l’aristotélisme, mais de l’acquisition des choses, de leur conservation et de leur consommation :

« La nouvelle moralité naît dans les rapports diffus et quotidiens que l’individu entretient avec les choses qu’il produit, échange et consomme lui-même. Dans cette moralité, il y va davantage de l’être avec les choses que de l’être avec les autres ou avec soi en tant qu’autre », Le Bien dans les choses, p.74.

Si l’enjeu de la morale depuis la philosophie grecque est la vie heureuse - et tel est bien son enjeu- alors la vie heureuse n’est pas une vie sans choses, ni une vie qui refuse les choses, ni une vie qui se détache des choses, ni une vie qui domine les choses, mais une vie qui s’incarne dans les choses, une vie dont le lieu est les choses telles qu’elles se présentent à nous comme marchandises, choses qui sont vendues et achetées, choses acquises et dont nous faisons l’usage. Ainsi, déclare le philosophe italien :

« Une voiture, du chocolat, une chemise : à l’improviste, ce sont les choses, toutes les choses, qui donnent son lieu et sa forme au bien et au bonheur que nous poursuivons », Le Bien dans les choses, p.70.

Coccia ne dit pas, comme Augustin, que les choses sont bonnes en elles-mêmes, qu’elles sont des biens, son propos est beaucoup plus radical : il nous dit que les choses sont le lieu du bien, que c’est en elle que le bien est présent et certainement pas au-delà d’elles, en Dieu par exemple comme chez Augustin, ou dans la vie politique, comme chez Aristote. La présence du bien est celle des choses. Dans la mesure où la vie heureuse est la vie bonne, la vie ordonnée au bien, il en résulte donc que la vie heureuse est la vie pourvue de choses, la vie avec les choses. La nouvelle moralité est donc à comprendre comme un être-avec-les-choses parce que les choses sont la présence concrète du bien. Ce qui est contesté par là, c’est le caractère exclusivement intelligible du bien tel qu’il était présenté aussi bien dans la philosophie grecque depuis Platon et Aristote que dans la théologie chrétienne avec Augustin. Le bien n’est pas un intelligible pur, il est sensible comme est aussi sensible la vie des hommes. Cette dimension sensible du bien situe les choses comme le lieu du bien. Comme le bien est aimable, il en résulte que les choses, présence du bien, sont aussi aimables. A la différence de l’ancienne moralité qui donnait la préférence à l’amour de la patrie, ou à l’amour des hommes, ou encore à l’amour des dieux ou de Dieu, et condamnait, selon Coccia, l’amour des choses, la nouvelle moralité affirme la légitimité de l’amour des choses et même de l’amour des choses pour elles-mêmes.

On ne peut nier que le discours iconique publicitaire nous présente les choses non comme l’instrument de notre bonheur, mais comme le lieu de notre bonheur et comme aimables en elles-mêmes. On ne peut nier aussi que l’acquisition des choses, à savoir des marchandises proposées par la publicité, n’est pas dissociable d’un amour de ces mêmes choses. A l’encontre des esprits chagrins qui nous disent que la publicité tient un discours « mensonger », Coccia a le mérite, en caractérisant le discours publicitaire comme notre discours moral public, de montrer que dans nos conduites nous acquérons des choses que nous aimons et dans lesquelles nous mettons notre bonheur. Le discours iconique publicitaire n’est pas mensonger, ni même simplement conditionnant, il est révélateur de la centralité des choses dans notre vie. La perfection morale ne se présente plus dans l’acquisition de vertus, dans des actions, ou encore dans la contemplation d’un bien qui serait exclusivement intelligible, elle se présente de manière sensible, « matérielle » dit la philosophe italien, dans l’acquisition et l’usage de ces marchandises que sont les choses. Nous gagnons en perfection grâce aux choses que nous achetons comme le dit par exemple clairement la publicité pour les produits de beauté : une crème de beauté nous perfectionne. Mais ce qui vaut pour les produits de beauté, vaut au fond pour toutes les choses. Cette perfection que réalisent les choses retrouve selon Coccia l’ancienne alliance du bien et du beau présente dans la philosophie grecque - mais aussi dans la théologie augustinienne- mais sous une forme nouvelle, le design. La beauté éclate dans les choses que sont les marchandises en même temps que la bonté. Le monde comme monde peuplé de choses au sein desquelles nous sommes immergés, est bon et beau dans la mesure où il demande à être compris comme ornement, une des anciennes significations du latin mundus. A ce titre, Vico déclarait dans les Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations :

« Quand on eût compris que la terre et le ciel sont de forme sphérique, que de chaque point de la circonférence vers un autre il y a une pente, que l’océan baigne la terre dans sa totalité, et que le tout est orné d’innombrables formes sensibles variées et différentes, l’univers fut appelé mundus, c’est-à-dire par une belle et sublime métaphore, ce par quoi s’orne la nature » L.II, 8, & 724, p.366.

De son côté, Coccia affirme :

« Nous ne cessons de rechercher et de retrouver la beauté dans et à travers les choses : une écharpe, une chemise, une veste, mais aussi un shampoing, des pigments en poudre, une crème. Le bien est dans les choses, parce que toutes les choses sont notre ornement, elles sont à la lettre notre monde » Le Bien dans les choses, p.137.

De la même manière que la publicité orne nos villes en affichant les choses, les choses ornent notre vie et constituent comme ornement, en latin mundus, un monde. Cet ornement est à la fois esthétique et moral, esthético-moral pourrait-on dire. C’est pourquoi les choses nous perfectionnent. On peut se demander si pour Coccia les choses sont vraiment des choses. Il se pourrait en effet que le philosophe italien opère une réduction complète de la présence des choses à une présence iconique qui irait d’ailleurs de pair avec une réduction des êtres humains à leur présence iconique comme le manifestent les réseaux sociaux (par exemple Instagram…). Croyant parler du bien dans les choses, Coccia ne nous entretiendrait au fond que du bien dans les images, la présence des choses étant assimilée totalement à celle des images, d’où l’importance de la publicité dans son propos. Nous deviendrons parfait en construisant avec les choses une image de nous-mêmes qui serait notre identité, étant assuré qu’il n’y a rien au-delà ou en deçà des images. Les exemples pris par Coccia, qui semblent tout droit sortir de campagnes publicitaires de LVMH ou de l’Oréal, « une écharpe, une chemise, une veste, mais aussi un shampoing, des pigments en poudre une crème » ou encore plus loin, « un sac ou une crème » (p.144) ont une dimension ouvertement iconique : une chemise, une crème de beauté, nous perfectionnent en nous ornant et nous devenons par là même nous mêmes iconiques. Aussi n’est-il pas étonnant que notre présence ne peut être qu’une présence immergée dans les choses et, plus encore, constituée par les choses.

La primauté morale des choses que Coccia pense lire dans le monde présent, incarné par les villes, et par excellence, par les métropoles, repose cependant sur une redoutable confusion. Elle repose d’abord sur la confusion des choses et des images, confusion que les juristes romains n’auraient jamais fait. Elle repose ensuite sur la confusion de l’être avec les choses avec un être chosal. Si, comme Coccia le reconnaît lui-même, la tradition philosophique et théologique n’a au fond pas ignoré l’être avec les choses (Le bien dans les choses, p.140-141), cela n’implique en rien que cet être avec les choses soit appréhendable comme une primauté des choses, et cela n’implique surtout pas que cet être avec les choses soit d’ordre iconique. Alors que chez Baudrillard la primauté des choses, assimilées à des signes, était contestée au nom de la primauté des personnes, Coccia revendique la primauté des choses, assimilées à des icônes, contre la primauté traditionnelle des hommes, des dieux ou de Dieu, qu’il pense lire dans la tradition. C’est dans cette perspective qu’il envisage de surmonter à la fois la théoria et la praxis grecque en affirmant que le bien ne se trouve ni dans l’un ni dans l’autre, mais dans les choses comprises comme icônes. Or s’il avait lu les juristes romains, Coccia aurait vu comment on peut envisager un être avec les choses, sans soutenir la primauté des choses, qui ne relève ni de la théoria ni de la praxis des Grecs, puisque son lieu est la patrimonialité configurée par la science du droit et la patrimonialité, si elle admet aussi bien des choses incorporelles que des choses corporelles, n’est pas de l’ordre de l’icône. François Loiret, tout droits réservés.

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