• François Loiret

Recension de La cause du vouloir par Jean-Michel Counet, Revue philosophique de Louvain.






Counet Jean-Michel. Jean Duns Scot, La cause du vouloir, suivi de L’objet de la jouissance. Traduction, présentation et notes de François Loiret. In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, tome 108, n°2, 2010. pp. 381-383.


Le présent volume entend donner accès aux textes clefs de Duns Scot sur la volonté. Le Docteur Subtil est peut-être davantage connu pour sa théorie de l’univocité du concept d’étant, ou sa conception de l’infini, mais ces thèses métaphysiques ne sont pas dissociables de sa conception de la volonté. Or établir la teneur précise de la position de Duns Scot sur ce point n’est pas chose aisée. Nous disposons en effet de trois commentaires des Sentences (la Lectura, l’Ordinatio et les Reportata Parisiensia, qui sont des notes d’étudiants). Le passage central sur la volonté se situe en II div. 25. Sur base du texte que contient à cet endroit l’Ordinatio, beaucoup de commentateurs et non des moindres ont prétendu que Duns Scot professait la volonté comme cause exclusive de l’acte volontaire (en clair l’objet sur lequel porte l’acte volontaire et l’intellect qui présente cet objet à la volonté n’interviendraient pas dans les causes de cet acte volontaire). Considérant l’Ordinatio comme le texte le plus achevé et le plus digne de foi de Duns Scot, ils n’ont en général pas été voir ailleurs. Or pour le même passage, la Lectura et les Reportata présentent des disparités importantes: la Lectura parle de deux causes partielles essentiellement ordonnées (la volonté et l’objet) alors que les Reportata évoquent la volonté comme cause totale. Il appert de plus qu’en réalité le texte de l’Ordinatio à cet endroit n’est qu’un montage d’extraits de la Lectura et des Reportata. Enfin, il suffit de parcourir l’Ordinatio pour découvrir des textes s’opposant apparemment à la thèse de la volonté cause totale ! Duns Scot a beau passer pour le Docteur Subtil par excellence, c’est là évidemment beaucoup pour un seul homme. Dans sa présentation très solide, François Loiret, auteur déjà d’un volume remarqué, Volonté et infini chez Duns Scot (Kimé, 2003), essaie de démêler pour nous cet écheveau. Il montre tout d’abord qu’en réalité la formulation scotiste de l’Ordinatio II d. 25 (qui provient en réalité des Reportata) se veut formellement négative et hypothétique: s’il fallait désigner une cause totale de l’acte volontaire, ce ne pourrait pas être autre chose que la volonté. Ensuite le traducteur essaie de replacer la position de Duns Scot dans son contexte: il prend position face à Godefroid de Fontaines et Gilles de Rome, qui défendaient l’idée que l’objet du vouloir était nécessaire pour faire passer la volonté à l’acte premier. La volonté devait être mue par l’objet pour pouvoir en un deuxième temps produire son acte. Duns Scot refuse une telle conception, qui lui semble contredire le statut fondamentalement libre de l’appétit rationnel. La volonté est par elle-même en acte premier et elle l’est continuellement. C’est sur base de cette actualité fondamentale qu’elle se détermine à l’acte second en présence de l’objet. Scot se range ici aux côtés d’Henri de Gand pour souligner la faculté d’autodétermination de la volonté dans l’acte du vouloir. Mais Henri réduit à rien le rôle de l’objet: bien loin d’être une cause, même partielle de l’acte volontaire, il n’en est qu’une condition sine qua non. Scot refuse cette perspective, qui fait de la volonté un appétit aveugle en définitive, qui s’efforce de saisir tout ce qui se passe à sa portée. La thèse d’Henri aurait pour conséquence que le contenu de l’acte du vouloir n’aurait aucun impact sur la valeur de cet acte, ce qui est faux bien entendu: vouloir l’infini est un acte bien plus parfait que de vouloir quelque chose de fini.

En conséquence de quoi, Scot opte pour le modèle de deux causes essentiellement ordonnées: tels le père et le soleil qui interviennent tous deux dans la génération, l’objet et la volonté combinent leur causalité pour engendrer de façon synergique l’acte volontaire. La volonté est cause principale, et l’effet lui revient en priorité puisqu’elle exerce la majeure partie et la part la plus noble de la causalité. La volonté se manifeste dès lors comme une faculté qui s’auto-affecte, qui produit à titre de cause efficiente ce qu’elle reçoit à titre de cause matérielle.

Suite à cette introduction doctrinale très claire, le traducteur nous donne un texte français très lisible (ce qui pour un texte latin de Duns Scot relève de l’exploit). Au texte II.d. 25 dans ses trois versions (Lectura, Ordinatio, Reportata), s’ajoute la q. 1 de la dist. 1 du premier livre des Sentences dans la version de l’Ordinatio. Ce passage est très important car il fournit l’essentiel de la conception scotiste de la fruitio, qui, rappelons-le, est l’acte de volonté ou d’amour voulu pour lui-même et non en vue d’autre chose. La fruitio est un concept essentiel de la théologie et de l’anthropologie scotiste en tant que lieu concret de l’union de l’homme à Dieu et de l’obtention par l’homme de la béatitude.

Assez curieusement ce texte ne fait l’objet d’aucune introduction ni mise en perspective.

Le volume contient en outre une bibliographie sur la problématique de la volonté chez Scot, qui permet au lecteur qui le souhaite d’aller plus loin. Un volume très utile, qui vient ainsi compléter la belle série de traductions françaises de textes de Scot que nous devons à Gérard Sondag.

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